Récit Interminable
Les grimaces de la matinée, l’éclat des lames solaires, le gazouillement des hirondelles et la fraîcheur des aiguilles des pins : tels furent les signes manifestés pour son éveil, et pour couronner un bon, serein sommeil. Au moment où il regagne la conscience, il sent la puanteur, et il jugeait certain que ce n’était pas d’ordre corporel, que cette putréfaction, cette odeur de décadence, lui venait d'ailleurs… D’une âme… Son âme, qui ne reconnaissait plus ce qui l'entourait : qui admis la défaite, et choisissait d’adopter un macabre, funèbre silence face à cet assemblage de renvois, d’appels et de signes qui fut l’univers.
Ce n’était pas la première fois qu’il fût arraché et saisi par une telle occurrence, comme contre-mesure il a développé une méthode d’abstraction qui résumait cet agacement en un besoin, simple et mondain, de prendre un café, ce qu’il faisait effectivement.
L’alarme sonne : 7 heures et 30 minutes.... Temps de se préparer....
Suivant sa démarche régulière, s’apprêtant à suivre le même chemin qu’il a choisi depuis Dieu sait quand, il arrive devant le jardin botanique, sa perception provoquait une pensée : c’est des lieux dont on ne peut dériver une satisfaction ultime, une absorption totale de ce qu’ils détiennent en termes d’Esprit, sauf qu’avec une bien-aimée, dont la liaison est établie avec la plus intense confidentialité, et sentie à travers la plus émerveillante des présences.
Ces émotions ouvraient une brèche dans son âme, qui ont permis la trahison de sa personne, de son tact, de ce cadre dont il a passé un si pas mal de temps à confectionner avec le plus méticuleux des soins.
Toujours, il prêtait une bonne oreille aux chuchotements émises par ses rêves, il prétendait à un soi-disant secret qu’il estimait gisant dedans, et toujours, il tentait de faire porter cette matière onirique brute en réalité : le medium de l’écrit et de la peinture furent pour lui des alliés.
Prenant son journal, il commence à écrire :
Jeudi.... Journée agaçante....
Le dénouement m’appelle, il porte la marque d’un Légionnaire, qui pousse le plus perçant des cris, en plein champ de bataille....
La pensée interpelle L’Être dans ses errances, et le fait retracer son chemin, celui qui fut dicté par le Destin, des éons et des éons antan....
Je DÉVERSE mes larmes, je SIGNALISE l’ivresse, j’exalte la DÉESSE et je m’inscris dans le rituel de la TRISTESSE.... La nausée s’accomplit dans le cri, et le mouvement est couronné par l’ÉVANOUISSEMENT....
Épuiser le champ du possible ? : Hélas ! Il ne voulait rien de ça, sauf l’épuisement….
Midi : Un moment de possession, dont l’honoraire invité fut L’Angoisse, et son frère aîné L’Horreur.
Contre quoi tu te mets encore ? ce n’est pas suffisant pour toi ? être déjà en affront avec les machineries diaboliques de la modernité, quoi encore ?...
Le culte de l’inconscient lui passe une invitation, une balade ténébreuse vers les tréfonds de l’âme, Il hésite à accepter....
N., le nom est certes redondant, cependant sublime, serein dans son chant, malaxant pour les agitations de mon esprit. Après un moment de silence, elle surgit, comment la traiter ? Je n’ai pas la moindre idée, J’ai essayé de la faire parler, de l’écouter là où elle poussait les moindres murmures, les moindres mugissements.... Mais je l’ai aussi haï, une part de moi le fait encore. Le pouvoir qu’une personne, en apparence paisible et faible, peut apporter sur un esprit qui se croît maitre du monde (de son monde au moins), le rendant aussi hébété et en désarroi telle la pauvre bête qu’il s’avère être, est une chose à méditer.
L’interruption soudaine et cryptique, de notre humble correspondance, m’occupe la pensée toujours. C’est peut-être exagérant de nommer ce dont on avait : correspondance, ça donne l’air du détail, de la méticulosité et de la souplesse dans une camaraderie qui bordait sur l’amour sublime et la passion de l’un pour l’autre.... C’est ce que je cherche maintenant, mais ce n’était pas le cas jadis, j’emploie désormais le terme « interaction », ce qui me semble être plus adéquat.
On range nos affaires d’une manière organisée, on n’écrit pas ainsi, l’écrit n’est pas une activité cadrée et sensée être menée de la même manière dont on utilise pour rédiger un article scientifique où un quelconque rapport. L’écrit est un sacrilège à l’égard de tout ce qui est carré, ordre et hygiène conceptuelle, le texte est un sale restaurant où on crache dans les plats et où on sent la putréfaction et l’infection dans chaque particule d’air dont nous sommes entourés.... J’ai rêvé de les avoir tués tous les trois, je me sens mal à leur égard, mais je jette ce rêve dans les regards d’égouts : à jamais ! puanteur onirique....
L’hiéroglyphe des orchidées....
Mon âme fut corrodée à l’instant de sa rencontre.
J’entends des tambours qui se battent une douzaine de fois avant que la cloche sonne l’heure du midi : le midi de ma conscience, une préparation anxieuse pour la lutte contre Seigneur Quotidien.
L’élan de sa figure prenait des aspects surprenants, qui étaient à la limite du l’horrifique, mais ça ne lui empêchait pas de la prendre comme objet d’amour, il ne voyait plus Dieu (quel malheur ?) d’une manière directe, mais il voyait le dieu en Elle.
Elle dissimule la perfidie, cette lâche dévergondée.... La conscience lui joue un tour rusé, et elle le fait patiner dans un cycle scabreux en perpétuelle déception.
Ses articulations faisaient partie d’un ancien dialecte parlé que par les indigènes de l’Esprit, bien avant la conquête des formules et le règne despotique de l’abstraction : les fils aînés du Diable.
Effritement de son raisonnement, la pensée lui échappe à la manière dont la saleté du ménage s’échappe dans les égouts. La politique fait marcher les consciences à la manière d’un metteur en scène : un effectif diabolique.
On sue encore et encore avec chaque pas qu’on pousse, il ne faut pas précipiter le déroulement, chaque pas avec son propre poids et sa propre mesure.
La mécanique de ses paroles démasquait un air grinçant : être au courant, se déplacer dans le vif des choses, mais en faisant le sacrifice ultime qui est de perdre la sensation des essences.
L’empreinte des coutumes laissera à jamais sa marque dans les traces et la géologie des êtres.
Il pousse une respiration de relief suite au rappel de sa mortalité éminente, il est prêt à l’affront.
Intégrer la routine afin de dévoiler l’enchantement....
Se rendre imperceptible, celle fut ma tâche, mais l’intime était une tentation trop tenace pour ma sensibilité.
Je fusse depuis jadis polyglotte : je parlais le langage des mottes de terre, le jargon des cèdres et ce dialecte bâtard : spécialité des oiseaux.
Un supplice que j’entraîne sur mes sens : dans la science-fiction, on discute souvent le concept du plaisir fatal, les formes varient mais le trait fondamental demeure : être « delighted to death ».
L’égrégore de tous les chants, et les cris des amants, il demeure où ? On scrute l’âme, aucun signe, pas encore.... Pas encore....
Il crache sur mes bottes, je lui tape la figure, mais rien ne change de sa lassitude, de sa lâcheté et son névrotisme débilitant (débile).
Des entretiens de chaque jour avec la monotonie, arguments pour la démission, refus de la part de cette dernière, la noblesse qui provient de la résilience.
Tremblements et trébuchements, c’est ainsi.... C’est ainsi.... Souillure de l’encre comme symbolique de la souillure de l’être.
Je m’assois sur une chaise couleur marron, devant une table du même teint, sur cette table existe les objets suivants : une trousse, une bouteille d’eau presque vide, une règle et mon téléphone portable.
Une règle, une loi.... En chair et en os, le Sublime demande un règlement de comptes.... Pas du tout mon genre de démarches.
L’hiéroglyphe des orchidées….
La quête des guêpes....
L’errance du souverain....
La comédie du chagrin....
Le sentiment qui m’amène....
Et les contrées lointaines....
Le déversement des boules naines, et leurs précipitations sur la personne qui mène. On mord les mains dans L’ÉVANOUISSEMENT et la culpabilité nous allège de la régularité du crime.
Chingogner, blasphémer, Mère et Père se rejoignent dans la danse cosmique et le mouvement thermique et perpétuel. Chant du feu ! Ahura ! Ahura ! Ahura ! La tribu s’élève contre moi.... J’ai brisé leurs tabous, et ils m’approchent avec l’expression agressive d’un tigre devant sa proie provocatrice.... Chair, Os et Âme : telles furent leurs demandes : Chair, Os et Âme.
Dominus Vobiscum….
Rythmes, tambourins, ralliements, cris.... AVARÉ ! .... La tribu fut moi : « moi » qui demande qu’on lui fasse le rituel : Chair, Os et Âme.... Croisements de salives, intersections des jambes, bondissements des seins, chuchotements du vagin, plaque chauffante : Cou.... Telles furent les battements du tambour.
Le pénis et ses roucoulements....
Le paradis et ses enchantements....
Le cou et ses malédictions....
Le coucher du soleil, quelle merveille....
Le ri et le cri, seule une lettre fait la différence.... Des ralentissements, la redondance de l’écho, la prophylaxie aveuglante des lumières. Je n’appartiens pas aux nombres, à leur grognement incessant, leur distance et leur froideur, des ondes.... Des résonances.... Des chiffres.... Des chiffres.... Jusqu’à où ?
Rêveries de l’entente parfaite, les signes et la performance de la séduction : perfectionnées.... Un chant et une danse ayant l’imprévu comme arrière-plan, l’inertie comme danger qui gît derrière chaque démarche, de leurs corps et âmes flétries.... Le codage lui échappe maintenant, il demeure seul, face à face avec le non-savoir.
Il achève son récit, et il se trouve navré à la suite, l’esprit de la narration lui quitte, et la nécessité du partage lui fuit, le silence se dévoile devant lui : il est forcé à se prosterner devant cette souveraineté sournoise. Ça l’enivre : la pensée de la demeure dans l’insaisissable, dans l’incontournable, devant le signe muet….
Et c’est ain—
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La mémoire lui revient, il se souvient, qu’il était dans le royaume des morts, et ce silence était Satan lui-même, en feu et en cendres, mais au lieu d’un sentiment d’inquiétude (il n’en ressentait point) lui venait quelque chose d’autre : une sensation d’émerveillement. Le vice d’être menteur, infidèle devant son Dieu, provoquait une perversité qu’il estima pleine de délice, et c’est ainsi qu’il rentre parmi les vivants, et qu’il se permet (avec chagrin évidemment) l’effondrement de son monde vivide, et l’intervention du daemon monotone.
Tout le monde sent la puanteur, jamais la putréfaction.... Il prend son repas : des tagliatelles sauce Alfredo.... Ça lui ramène une délectation ravissante, ayant depuis toujours un penchant à l’égard de la gastronomie italienne, les consciences dont il fut entouré passaient dans un déroulement incessant devant sa perception, portant un semblant de mirage. Il sentait la chaleur, la remonte de l’angoisse, le sentiment de la persécution : des signes, des symboles qui lui indiquaient une chute éminente, des préludes à la folie, sa nuque lui brûlait maintenant, il étend le col de sa chemise dans une tentative d’aération et de soulagement vaniteuse…. Le rappel de cette journée damnée.... Ça fait déjà deux ans, sa première rencontre avec l’amour, celui qui ne fut plus dicté exclusivement par le mot écrit, mais celui qui parlait d’autres langues, dont la plus ravissante fût celle de la charnalité.... Il se rappelle.... Le déroulement des scènes.... La douceur de sa main.... La radiance de ses seins.... Les petites murmures et mugissements qu’elle poussait de temps en temps.... Ses tentatives périlleuses d’un refoulement qui lui échappait dans la danse diabolique de l’extase. Une conclusion surgit de cette occurrence : « Pas de regrets.... Pas de regrets… ».
Le voici dehors maintenant, il tape le trottoir avec ses pieds : un dessin rythmique s’installe devant lui, qui fut subitement coupé par un klaxon retentissant, venant d’un taxi de sa droite. Il pense maladroitement aux potentialités qui furent possibles avec sa précédente bien-aimée : le dactylographe érotomane tape.... Et ce qui en émane reste inconnu....
Le ------- lui --------------- et il ----------- encore, mais --------------- fût ---------------- maudit -------------- scélérate.
Et renfermant sa veste, il part vers sa demeure, concluant avec un mot clé : «L’espérance ».
L’espérance…. Un succédané temporaire pour les douleurs et les saignements de l’entité.